Il y a une première fois à tout. Je pensais que mon tour était passé mais finalement, ce n'est que le début, et ce début risque d'être difficile à supporter. On se croit à l'abri, on se croit forte, on pense que plus rien ne pourra nous atteindre puis tout d'un coup, le ciel nous tombe sur les épaules.
Aujourd'hui, comme plusieurs samedis dans l'année, je vole. Je me retrouve au dessus des nuages, à planer et à attendre d'arriver à destination, sans m'écrouler, sans m'écraser. Mon c½ur aussi a souvent fait ce parcours. Il traverse une période de vol plané, où le décollage est excitant, où il représente la vitesse et la montée d'adrénaline. Puis le vol devient plus lourd, plus long, on s'impatiente, on voit le temps passer de plus en plus, on compte les heures, les minutes, les secondes, espérant que les secousses s'arrêteront, qu'on arrêtera vite de s'accrocher à notre siège avec frayeur dès qu'il y a trop de vent.
Je regarde les nuages durant des minutes entières sans émettre le moindre son, puis je regarde la mer, toujours silencieusement, mais l'esprit terrassé par mille et une idées morbides qui me plongeraient au fond de la marée, sans bouée de sauvetage, sans une main qui sera là pour me repêcher. Je me vois souvent couler dans cette eau en bas, cette eau glacée et profonde, me laissant aller au rythme irréversible des vagues et à la froideur de la méditerranée.
Je pense qu'on s'est déjà tous imaginés couler, dans la vie. On s'est tous vus au bord du gouffre sans personne pour nous aider à remonter à la surface, car trop de monde souffrait justement. On s'est tous demandé comment on utiliserait ces foutus gilets de sauvetage le moment venu... comment nous protéger de la douleur, quand notre c½ur sera encore une fois meurtrit ? Puis on prend ces catalogues, on fait semblant de les feuilleter l'air de rien, comme une cliente qui s'ennuie et qui jette des coups d'½il plus ou moins intéressés à des vieux magasines vieux de 5 ans, dans la salle d'attente d'un salon de coiffure. On se dit que ça n'arrive qu'aux autres après tout, qu'on se retrouvera jamais dans cette situation de faiblesse car après tout, on est forts, qu'on est déjà prédisposés à la souffrance, que la blessure qu'on risque d'avoir prochainement n'est rien face à celle qu'on a déjà eu il y a des années. Mais croyez vous qu'on ne souffre pas lorsqu'on s'écrase, alors qu'on est à des milliers de kilomètres d'altitude, sous prétexte d'avoir déjà été victime des pires accidents ?
Personne n'est prédisposé à la douleur. Personne n'est assez fort pour avoir la prétention d'être protégé de celle-ci . On est au contraire tous prédestinés à la connaitre plusieurs fois dans sa vie, à différents degrés, selon ce foutu karma qui calcule très exactement à quel point l'on va se faire mal lorsque l'on s'écrasera.
Puis, on s'enlève ces idées de la tête. On avait raison après tout, malgré quelques turbulences un peu brutales par moments, l'atterrissage sur la piste se déroule comme prévu. On se sent glisser, puis on a en tête une dernière fois ces nuages qu'on avait observés durant des heures . On se demande pourquoi on ne peut pas les contempler d'aussi près au quotidien, pourquoi il faut voler en altitude pour pouvoir observer la somptuosité d'un ciel bleu garni de blanc.
Ces nuages en fait, incarnent un bonheur, celui qu'on ne pourra jamais atteindre. On s'en approche fortement, on croit pouvoir le toucher mais on ne pourra jamais le faire, on ne pourra jamais caresser ces nuages du bout des doigts. On se contente de passer devant, de se dire qu'il est tout près mais qu'un mur appelé Réalité nous empêche de le toucher... enfin, dans l'avion, on l'appelle le « hublot ».
Le pire dans tout ça, c'est qu'en descendant de l'avion, on oublie toutes ces consignes de sécurités, on oublie tout ce qui était destiné à nous empêcher de souffrir. On sait qu'on sera encore amenés à avoir mal, mais on prend le risque, sans prévoir de bouée de sauvetage... et en gardant seulement sa fierté comme arme fatale.



